gilles caron le cerf volant

« Histoire d’un regard » : le film hommage au photo reporter Gilles Caron

Il est celui qui a pris la célèbre photographie de Cohn-Bendit devant La Sorbonne en mai 68, mais pas seulement. Gilles Caron est un photo reporter de renom, disparu mystérieusement au Cambodge à l’âge de 30 ans alors qu’il y était en mission suite à la déposition du prince Norodom Sihanouk par le Général Lon Nol. Cinquante ans après, la réalisatrice Mariana Otero part à la rencontre du photographe dans un film documentaire poignant, « Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron« , en salle en ce moment.

Gilles Caron, Daniel Cohn-Bendit devant La Sorbonne le 6 mai 1968, © Fondation Gilles Caron / Clermes

Qui était Gilles Caron ? Comment a-t-il travaillé ? Quelle vision avait-il du monde qui l’entourait ? Quel était son rapport au photojournalisme ? Tant de questions auxquelles Mariana Otero tente de répondre en nous invitant à voyager à travers les œuvres de Gilles Caron. « Histoire d’un regard » est un voyage dans le temps et dans le monde, guidé par le regard du photoreporter. C’est un dialogue entre la réalisatrice et le photographe, auquel Mariana Otero nous convie.

Gilles Caron n’aura travaillé que 6 ans. Pour autant, il a réalisé plus de 100 000 photos, réunies sur près de 2590 planches-contact. C’est de cette colossale matière première qu’est partie Mariana Otero pour débuter son enquête sur le photographe. Il aura d’abord fallu classer ces photos, reçues par la Fondation Gilles Caron, les mettre en ordre, et dans l’ordre. Puis, se plonger à corps perdu dans l’étude des images, s’immerger dans les photographies à la manière d’une archéologue et se mettre à la place du photographe pour comprendre sa démarche, son travail et son cheminement, intérieur comme physique.

Photo © Jérôme Prébois / Archipel 33

« Histoire d’un regard » est un documentaire puissant qui questionne notre rapport aux images.

La photographie, miroir de nos vies

« Histoire d’un regard » est avant tout un film sur l’un des photoreporters les plus emblématiques du XXème siècle. De la Guerre des Six-Jours en Israël aux manifestations catholiques en Irlande du Nord, sans oublier les événements mondains parisiens, Gilles Caron a croqué le monde qui l’entourait et s’est imposé comme le photoreporter de sa génération. Toujours au bon endroit au bon moment, le photographe a séduit le monde par sa sensibilité, son audace, et surtout la puissance de ses photographies. Ses photos ont accompagné le quotidien de nombreux français au temps des publications dans Paris-Match, et certaines continuent de hanter nos mémoires, parfois inconsciemment. Mariana Otero cherche, tout au long du documentaire, à faire revivre Gilles Caron à travers ses photographies, car elles sont la trace même du disparu. En marchant dans les pas de Caron, en montrant ses images, elle tente d’entrer en contact avec cet être disparu. D’autant que la disparition de Gilles Caron est énigmatique. Si dire de quelqu’un qu’il a disparu est généralement un euphémisme de son décès, dans le cas de Gilles Caron, c’est une disparition au sens propre du terme, dont on ne sait rien. Otero a donc tenté de ramener le photographe à la vie en étudiant chacune de ses photos. Elle veut découvrir quel a été son cheminement pour chacun de ses reportages : par où est-il passé, qui a t-il suivi, pourquoi a t-il choisi cet angle, pourquoi cette personne plutôt qu’une autre, que cherchait-il à dire ? En nous donnant à voir ces photos, Mariana Otero nous permet de comprendre la construction et l’histoire d’un regard, celui de Gilles Caron. On découvre ainsi que l’homme aimait avant tout les gens, et que s’il a photographié les conflits de son époque, c’est aussi et surtout pour montrer ceux qui les vivent et mettre en lumière toutes ces rencontres. Jamais ceux que Caron photographie ne sont dépeints uniquement comme des témoins ou des victimes du monde qui les entoure. Il parvient à capter en chacun d’eux quelque chose, une histoire, un bout de vie, dans leur regard tout particulièrement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Caron s’est tourné vers la photographie. Plus jeune, alors qu’il effectue son service militaire, Caron participe en tant qu’appelé à la Guerre d’Algérie. Cette guerre – ce qu’il y a vu et vécu – restera gravé en lui. On comprend aussi pourquoi son reportage lors de la Guerre des Six-Jours en Israël est si fort : les soldats d’Indochine portent les anciens uniformes des soldats de la Guerre d’Algérie, ceux que Caron a lui-même portés. Ces soldats sont des doubles de Caron lui-même, il se retrouve en eux. Dès lors, le reportage est un miroir de sa propre vie. Les photographies de Caron lui permettent de dire ce que ses mots ne sauraient dire. La photographie est son propre langage, et il est tout puissant.

Pourtant, Gilles Caron s’est aussi largement questionné sur son art et le rôle qu’il avait à jouer en tant que photographe. Quelle est la place d’un photoreporter, d’un journaliste, dans les conflits qu’il couvre ? Entre témoin et acteur, complice et dénonciateur, le rôle d’un journaliste est complexe et ambiguë. Ce questionnement est inhérent au travail de Gilles Caron et est particulièrement perceptible dans un reportage, sur la Guerre du Biafra en 1968, et une photographie, celle de Raymond Depardon filmant un enfant en train d’agoniser.

Gilles Caron, Raymond Depardon filmant un enfant lors de la Guerre du Biafra en août 1968, © Fondation Gilles Caron / Clermes

Une guerre fait rage, une population rachitique est épuisée, un pays est au bord du gouffre. Pourtant, là, un homme penché juste au dessus d’un enfant capture de façon apparement impassible une scène terrible. Choc. Comment ne pas être bouleversé, remué, indigné ? Comment une telle scène peut-elle se produire ? N’est-ce pas là un manque d’éthique ? Non. C’est l’illustration même des enjeux du monde du photojournalisme, montrer, informer, sensibiliser, même si cela implique d’être confronté à de telles situations. Envoyée en France dès les jours suivants, cette photographie servira aux grandes campagnes de sensibilisation publique sur la Guerre du Biafra et la famine qui y sévit. Voilà donc l’utilité des photoreporters. Cette photographie est en quelque sorte un autoportrait de Gilles Caron, une mise en abyme de son travail et de celui de tous les photojournalistes. Encore une fois, la photographie permet à Gilles Caron de s’y voir comme dans un miroir. Il est Raymond Depardon, il est cet homme, capturant la misère du monde avec son appareil. La photographie transcrit sa propre réalité. Cette photo tout particulièrement confirme la puissance des images et leur faculté à éveiller les consciences, que les mots ne sauraient égaler.

Si dans ce documentaire Mariana Otero nous montre Gilles Caron, c’est aussi son histoire qu’elle raconte au travers de la sienne, comme dans un miroir. Elle est la fille de l’artiste-peintre Clotilde Vautier, disparue soudainement comme Gilles Caron, laissée orpheline d’un parent comme les filles de Gilles Caron. Mariana Otero racontait déjà en 2003 l’histoire de sa mère dans un film, « Histoire d’un secret ». Envahie par le même désir de faire renaître un artiste à partir de ses images, Otero s’est plongée dans la vie de Gilles Caron. Au fil du documentaire, la réalisatrice se met en scène, avec la volonté d’instaurer un dialogue intimiste avec le photographe, de lui parler, de le comprendre, et de se comprendre par la même occasion. Car Mariana Otero se retrouve dans l’histoire du photographe, dans l’histoire de ses deux filles. Etudier toutes ces images laissées par un artiste, tenter de résoudre le mystère d’une vie disparue est le moyen pour elle de se confronter à sa propre histoire. C’est un moyen de faire se croiser deux personnalités unies par le même destin tragique, sa mère, et Gilles Caron. Le photoreporter, qui aimait tout particulièrement les femmes n’a cessé de les photographier. Elles sont les sujets principaux de ses photographies des événements de 1968. Mariana Otero se plaît à imaginer sa mère parmi ces femmes. Si sa mère n’était pas décédée quelques mois plus tôt, elle aurait été là, dans la rue, à manifester pour ses droits et pour la liberté. Ce lien entre sa mère et Gilles Caron, leur vie en miroir (tous deux ont disparu avant 30 ans, laissant chacun deux petites filles et une multitude d’images, tout un monde à déchiffrer), a poussé Mariana Otero à étudier Gilles Caron, à partir réellement à sa rencontre, à le comprendre, au point d’en faire un être proche et de le tutoyer.

« Histoire d’un regard » confronte donc, par plusieurs prismes, le rapport que nous entretenons aux images. Ici, la photographie est le reflet de nos propres existences. Gilles Caron est confronté à sa propre réalité à travers ses photographies, comme Mariana Otero est confrontée à sa propre histoire à travers celle des filles de Gilles Caron.

Ce documentaire est une occasion unique de voir des photographies de Gilles Caron, d’en découvrir certaines pour la première fois, et surtout de les admirer dans un format que seul le cinéma permet. C’est une ôde à Gilles Caron, à son travail et à sa vie, et également un merveilleux témoignage de la puissance des images, particulièrement photographiques.