Yayoi Kusama, la pointilliste des temps modernes

Que vous vient-il à l’esprit lorsque vous lisez le mot artiste ? Ces créateurs, à quoi vous font-il penser ? Comment les percevez-vous ? Il nous vient hâtivement, pour certains, leur esprit loufoque ou dérangé. Dalí et ses oblongues moustaches se dessinent, puis le perturbé Van Gogh et son oreille coupée, ou nous humons les odeurs d’opium qui se dégagent de chez Baudelaire. Étaient-ils dérangés ces artistes ? Étaient-ils fous ? Pour certains, leurs oeuvres n’ont été que trop imprégnées de leur maladie. 

Yayoi Kusama à son exposition « Yayoi Kusama Eternity of Eternal Eternity » au Matsumoto City Museum of Art à Nagato au Japon en 2012
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Les prémisses

Yayoi Kusama, artiste contemporaine japonaise, sujette à de nombreuses hallucinations depuis son jeune âge, a appréhendé l’art en peignant des fleurs dans les champs. A 16 ans, elle expose pour la première fois ses œuvres et remporte le concours de l’exposition des Arts Régionaux de Zen-Shinshu, en 1945.

Elle débute ses études artistiques à l’école secondaire supérieure de Hiyoshigaoka, où est enseignée la peinture moderne et traditionnelle japonaise. Évoluant au sein d’une société japonaise patriarcale, les parents de Yayoï s’opposent à sa carrière artistique.

Pourtant, elle poursuivra sa métamorphose stylistique : quelques années après son exposition personnelle, à Matsumoto, en 1952, elle quitte le Japon pour les Etats-Unis et participe à des mouvements artistiques tels que le Pop Art et le Psychédélisme. Elle fréquente ainsi Andy Warhol et Marc Rothko. 

La création comme catharsis

Aux Etats-Unis, Yayoi Kusama développe un art où elle nous dévoile ses troubles psychiques. C’est par la forme ronde et leurs multiplications au sein d’un espace que son univers artistique nous immerge dans ses hallucinations. L’une de ses premières visions va inspirer toute son œuvre.

Yayoi nous relate qu’étant enfant, après avoir perçu le motif fleuri d’une nappe, elle a projeté son regard au plafond où ces fleurettes rouges se sont démultipliées. Selon le psychiatre et collectionneur, Ryutaro Takahashi, les troubles psychiques de Yayoi proviendraient de sa mère, qui usait d’un caractère violent auprès d’elle, du fait de l’infidélité de son mari. Cette première hallucination expliquerait la répétition des points dans ses œuvres et de leur reproduction sur l’immensité d’une surface.

Si l’artiste est si obnubilée par ces points, c’est que leur apposition permet, notamment, de soigner ses hallucinations. En répétant ce même motif, elle extrait en elle-même la peur de cette forme. Sa création est ainsi catharsis. Pour elle, le point représente également l’individualité. Aussi énigmatique soit-il, elle reproduit ce même point pour étendre la particularité, mais qui, en contrepartie, se fond dans la masse des autres points qui lui sont identiques. 


Yayoi Kusama, Infinity Mirror Room Fireflies on the Water, 2000, Nancy, palais des Beaux-Arts
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Entre immersion et hallucination

De sa maladie mentale naissent les Infinity Mirror Rooms. Au musée des Beaux-Arts de Nancy, se dresse l’une d’elles. Elle se présente comme un cube blanc au sein de l’espace de l’exposition permanente. Une porte nous invite à y pénétrer. L’espace intérieur, immense, nous aspire. Des points lumineux se dessinent parmi des reflets infinis. Les miroirs nous entourent et nous englobent dans l’œuvre : nous vivons les hallucinations de Yayoi Kusama en nous déplaçant à travers cette galaxie illuminée. Par son art immersif, l’artiste nous communique ses visions, tout en nous subjuguant de la puissance artistique qu’elle en a extraite. 

Yayoi Kusama, Flower Obsession, 2016-2017, Japon, Tokyo
www.journal-du-design.fr

Le Centre Pompidou a consacré à l’artiste une rétrospective du 10 octobre 2011 au 9 janvier 2012. En pénétrant dans l’exposition, le visiteur semblait s’immiscer dans une maison : des tables, des chaises, des meubles étaient disposés au sein de l’espace du musée. Cependant, Yayoi s’applique ici à permuter le point contre un autre motif : la fleur. Cette marguerite rouge imprègne l’ameublement du quotidien qu’habite momentanément le Centre Pompidou de telle façon que les visiteurs en perdent leurs repères. 

Jackon Pollock, Number 11, 1952, Australie, Galerie nationale d’Australie
www.kazoart.com

Si cette installation, que Yayoi baptiste Flower Obsession, est immersive, elle est aussi interactive. Chaque visiteur est invité à y coller des gommettes rouges fleuries, afin de prendre part aux visions et aux hallucinations de l’artiste. Dans ces installations, l’artiste exploite la technique du all over qu’a inventée Jackson Pollock au cours de la première moitié du 20e siècle, consistant à recouvrir toute la surface d’une toile. D’une certaine manière, Yayoi transcende cette technique, en ôtant l’art hors du cadre. 

Yayoi Kusama, All the Eternal Love I Have for the Pumpkins, 2016, Tokyo, Courtesy of Ota Fine Arts
artsatl.org

Exténuée par son état de santé, Yayoi retourne au Japon en 1973. En 1977, elle décide de résider dans l’hôpital psychiatrique de Seiwa, à Tokyo, où elle dispose d’un atelier. Un studio, localisé non loin de l’établissement, lui permet de travailler avec son équipe. 

Emblématique d’un art immersif, enchanteresque et enivrant, Yayoi Kusama a su inventer des créations hors normes, défiant la cage de la toile et de son espace. L’artiste n’hésite pas à puiser dans ses peurs, pour créer des oeuvres déroutantes et puissantes. Bien que Yayoi ait participé à certaines courants artistiques comme le Pop Art, ses créations sont indéniablement inclassables.