Deepfakes : le héros aux mille visages

Depuis quelques années, un nouveau style de vidéos à fait son apparition sur Internet, les deepfakes. Elles consistent à reprendre, entre autre, des extraits de films en remplaçant numériquement, le visage d’un.e acteur.trice par celui d’un.e autre. Il faut le dire, le résultat est généralement bluffant. C’est tellement crédible que cette technique commence à faire de l’œil aux grands studios de cinéma hollywoodien. 

Mais alors, les deepfakes ont-ils un avenir au cinéma ? Quel rôle pourraient-ils jouer en termes d’effets spéciaux numériques et quelles problématiques peuvent-ils engendrer ?

Affiche de Volte Face de John Woo
Volte Face de John Woo, 1997

Hollywood et le secret de la jeunesse éternelle

Les modifications du visage chez un acteur ne datent pas d’hier. Dans les années 70/80 de grands noms du maquillage artistique, comme Dick Smith, Stan Winston ou encore Rick Baker, ont parfaitement réussi à donner à de jeunes acteurs, un impressionnant visage de vieillard.

Dick Smith maquillant l'acteur F.Murray Abraham sur le plateau de Amadeus de Milos Forman
Dick Smith maquillant l’acteur F.Murray Abraham, sur le plateau du film Amadeus de Milos Forman, 1984

Mais, si vieillir un acteur ou une actrice était un procédé plutôt maîtrisé, l’inverse était plus compliqué. La plupart du temps, les réalisateurs se contentaient d’engager un acteur plus jeune et le plus ressemblant possible de l’interprète principal, pour montrer les moments de la jeunesse d’un personnage.

Il arrivait aussi que l’acteur interprète lui-même ces périodes juvéniles, ce qui pouvait donner un aspect « bizarre » aux séquences en question. C’est ce que l’on pourrait appeler l’effet Dawson ou Beverly Hills. Dans ce genre de série télévisée, il arrivait souvent qu’un personnage de 16 ou 18 ans, soit interprété par un acteur ayant clairement 10 ans de plus. 

Une fontaine de jouvence numérique

Depuis quelques années, avec l’avancement du cinéma numérique, un nouvel effet spécial à fait son apparition. Le « De-Aging«  est un procédé consistant à créer une version numérique plus jeune ou plus vieille, d’un acteur, tout en y intégrant le jeu de ce dernier. Pour ce faire, des capteurs, positionnés sur le visage de l’interprète, enregistrent les mouvements et les expressions de son visage, puis tous les éléments sont assemblés par ordinateur par des techniciens. Une version plus âgée ou rajeunie du comédien est alors modélisée et intégrée à l’image, le tout en restant fidèle à son interprétation.  

Making of L’étrange histoire de Benjamin Button, David Fincher, 2008

Si le « De-Aging » a atteint un vrai niveau de qualité en 2008, avec L’étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher, il est passé par plusieurs phases d’expérimentation assez déroutantes. La plus frappante étant celle de X-men 3. Dans la scène finale, les acteurs Patrick Stewart et Ian McKellen, tous deux sexagénaires à l’époque, donnent après retouches numériques, l’impression d’avoir vingt ans de moins. 

Néanmoins, les coutures sont visibles comme le nez refait au milieu de la figure, et le résultat reste assez déroutant, dégageant même une sensation de malaise. 

La vallée dérangeante

L’Uncanny Valley ou la Vallée dérangeante est une théorie développée par le roboticien japonais, Masahiro Mori. Cette vallée symbolise la zone de degré d’acceptation d’un spectateur face à une représentation humanoïde proche de l’être humain. Quand un robot ressemble un peu trop à un humain, ses imperfections et ses tentatives d’imitation paraissent monstrueuses et donc dérangeantes.

Par exemple, les vidéos du robot Atlas, que ses créateurs malmènent pour prouver sa résistance et sa capacité à se relever par lui-même, provoquent, chez une majorité de personnes, un sentiment de compassion envers le robot. Ce dernier étant perçu comme un humain, il renvoi à une certaine sensibilité et crée un sentiment de confusion.

Le robot Atlas dans FutureMag (ARTE)

Deepfakes : botox ou intox ?

En 2019 sort, sur Netflix, The Irishman de Martin Scorsese, avec notamment Robert de Niro, Al Pacino et Joe Pesci dans les rôles principaux. L’histoire se déroulant sur plusieurs décennies, le réalisateur a choisi d’avoir recours au rajeunissement numérique pour ainsi garder les mêmes acteurs à l’écran tout au long du film. 

The Irishman de Martin Scorsese, 2019 (visuel issu de Netflix)

Si le récit est captivant et que les acteurs sont toujours aussi bons, le problème est que voir Robert De Niro, avec un visage de quarantenaire et donner des coups-de-poing avec une souplesse d’un papy de 76 balais, ça fait bizarre.

Les effets de rajeunissement « sonnent » faux, on voit les retouches et surtout, on ne reconnaît pas le De Niro des années 80. Une fois de plus, et ce, malgré un investissement tout à fait honnête de la part des techniciens d’Industrial Light and Magic, le résultat reste à la frontière de la Vallée Dérangeante.

Quelques mois après la sortie de The Irishman, les multiples retours du public et de la critique vis-à-vis du De-Aging “raté”, une vidéo fait le buzz sur Youtube. 

On y voit un comparatif entre les scènes originales du film et une version faite en deepfake par un vidéaste spécialisé dans ce domaine. Le visage de De Niro plus jeune remplace ainsi son apparence actuelle. Il faut admettre que l’effet fonctionne bien mieux.

Deepfakes The Irishman

Il est donc intéressant de se demander si les deepfakes seront la prochaine révolution numérique et quelles possibilités pourront-ils offrir à l’industrie cinématographique.

Face A/Face B

Mais alors, qu’est-ce qu’un deepfake et comment ça fonctionne ? L’appellation « deepfake » vient de la contraction de deux mots. Le mot « deep », fait référence au deep-learning, une forme d’apprentissage, qu’une intelligence artificielle (I.A) est capable de mener par elle-même. Quant au mot « fake », il peut se traduire par « faux » . 

L’I.A de @stereotypecreation

A partir de plusieurs sources d’images mises à sa disposition, l’intelligence artificielle va remplacer, image par image, un visage par un autre. Les mouvements et autres tics de la personne initiale seront toujours présents, seul l’aspect physique sera altéré. Il est également possible de faire appel à un imitateur afin de rendre le résultat encore plus convaincant.

Deepfakes : le cinéma du futur ?

Alors que James Cameron tente de repousser les limites de la 3D (sans lunettes) et que Tom Cruise s’apprête à tourner un film dans l’espace, il va s’en dire que le cinéma et la technologie forment un couple assez hors norme. A quoi pouvons-nous nous attendre avec la potentielle arrivée des deepfakes dans la fabrication cinématographique ? 

En 2018, Netflix diffuse un épisode spécial de Black Mirror, intitulé Bandersnatch. Il s’agit d’un film à choix multiple inspiré des livres interactifs, aussi appelés “livres dont vous êtes le héros ». Il est assez facile d’imaginer la continuité d’un tel concept pour le cinéma en utilisant les deepfakes. De nouvelles applications mobiles pullulent déjà sur les smartphones et permettent à n’importe qui de greffer son visage sur le corps de quelques stars internationales. L’idée de se voir à l’affiche du prochain Spielberg pourrait donc en ravir plus d’un.e. 

Bande annonce de Bandersnatch (2018), issue de la chaîne Youtube FilmsActu

Une autre possibilité serait de pouvoir choisir l’acteur.trice principal.e du film que l’on regarde. Si vous adorez Shining de Stanley Kubrick, mais que Jack Nicholson ne vous satisfait pas dans le rôle principal, il vous serait donc possible de le remplacer par l’acteur de votre choix. Chacun aurait sa version du film et ferait le casting, en fonction de ses acteurs et actrices préférés. 

Deepfake Jim Carrey dans Shining de Stanley Kubrick

Deepfakes vs morale

L’hypothèse de telles pratiques, dans un futur proche, semble donc réaliste mais pose de nombreuses questions sur l’utilisation de l’image d’un acteur.trice et des dérives qu’elles peuvent engendrées.

Selon le superviseur des effets spéciaux de la nouvelle trilogie Star Wars, l’ensemble du casting aurait été scanné pour les besoins de futurs films. Cela montre une certaine appropriation malsaine de l’identité des acteurs.trices. On peut y voir une sorte de clonage numérique, prêt à être utilisé en remplacement de potentiel refus de l’acteur.trice ou pire encore, en cas de décès. Cette thématique est au cœur du film, Le Congrès de Ari Folman. Dans ce dernier, l’actrice Robin Wright, qui joue son propre rôle, se voit proposer d’être scannée et de céder son image aux producteurs d’un grand studio hollywoodien.

Le Congès réalisé par Ari Folman, sortit en 2013

Faire revenir à la vie, le temps d’un film des stars de cinéma décédées, grâce à la technologie numérique, reste une problématique importante d’un point de vue éthique. Imaginer Robin Williams devenir la nouvelle égérie de publicité, pour le dernier modèle de papier toilette quadruple épaisseur, fait froid dans le dos. C’est ce qui a peut-être poussé l’acteur à signer avant sa mort, une clause stipulant l’interdiction d’utiliser son image ou toute reproduction, notamment numérique.

Deepfakes : menace fantôme ou sacré Graal ?

L’utilisation des deepfakes a fortement explosé depuis ces cinq dernières années, et pas seulement en termes de divertissement pur. Comme toute nouvelle technologie, elle peut devenir un outil mal exploité mais aussi un très gros moyen de désinformation. Il est tout simplement possible de faire dire n’importe quoi à n’importe qui, et alimenter, de ce fait, la méfiance ou le complotisme. 

Comment faire dire ce que l’on veut à Barack Obama grâce à l’intelligence artificielle (Le Monde)

Pour ce qui est du cinéma, les deepfakes peuvent devenir une solution alternative aux effets spéciaux de rajeunissement numérique. Plus convaincants, ils sont également beaucoup moins chers et offrent ainsi aux studios une possibilité d’économie assez importante. 

Alors que des projets comme Indiana Jones 5 et L’arme fatale 5 sont annoncés, il se pourrait bien qu’ils deviennent les premiers à passer sous le bistouri des deepfakes. En effet, Mel Gibson et Harrisson Ford ne sont plus vraiment les jeunes héros fougueux et bondissants des années 80 et 90.

Le cinéma est avant tout l’art du mensonge et de la manipulation, et ce sont notamment les acteurs et actrices qui en sont les principaux vecteurs. Et après tout, qu’est-ce qu’un acteur si ce n’est un menteur qui dit vrai.