Portrait d’Artistes #4 La compagnie HEJ HEJ TAK

Hej Hej Tak, ce n’est pas l’acronyme d’une marque de vêtements d’hiver ou le nouveau tube d’un chanteur de l’Eurovision, ni même le nom d’un volcan transsibérien, mais bien une compagnie artistique pluridisciplinaire. Caroline Décloitre et Lauriane Durix, co-créatrice de la compagnie, nous content leurs créations passées et celles à venir. 

L’Art serait « non essentiel » en cette période de crise sanitaire. La culture, on peut la retrouver éventuellement sur nos écrans d’ordinateurs, or, c’est sur scène que le spectacle vivant se ressent le mieux. Dans une période où les feux des projecteurs sont éteints, mettons en lumière les femmes et les hommes, qui, un jour, ont décidé de faire de la scène leur métier.

Du désir de créer

« Tout va bien. Tout va bien aller maintenant. »

En 2015, la première création de la compagnie voit le jour et s’intitule : « Tout va bien, Tout va bien aller maintenant ». Au départ, il y a un texte, écrit par Caroline Décloitre. Originaire de Lyon, elle a suivi un parcours d’art dramatique au Conservatoire de Villeurbanne. Arrivée à Lille pour suivre une licence d’Arts, elle participe aussi à des stages de danse avec Steven Michel, Davis Freeman, et Agathe Dumont.

Les différentes rencontres faites à la faculté, lui donne envie d’expérimenter ce texte, qui est surtout un prétexte pour créer ensemble. Au même moment, Caroline fait un master de Danse/Pratiques performatives, au cours duquel elle se questionne sur « Les corps hors-normes de la scène contemporaine ».

Au fil des répétitions, une proposition naît. Elle présente déjà beaucoup d’éléments qui seront, plus tard, des références clefs dans la compagnie en devenir, comme le thème des apparences ou celui de l’histoire intime dans le collectif. Les cinq interprètes abattent les cloisons des pratiques artistiques en mélangeant les disciplines.

Voir ce que ça apporte, comme force et fragilité, de faire travailler la danse à des comédiens.nnes et du texte à des danseur.ses.

Caroline Décloitre

Le texte aborde le rapport à la différence et à la norme. Un danseur, presque contorsionniste, évolue sur scène ; ce corps « hors-norme » créé un effet d’étrangeté. Ce thème de la différence, Caroline décide de le placer au cœur de l’histoire d’une famille. Dans ce cercle familial, où tout semble aller, parents et enfants sont confrontés au handicap d’un des enfants. On observe la fissure des liens et comment chacun des personnages se positionne autour de cet enfant.

J’ai toujours été fascinée par le sujet de la famille. Comment la cellule familiale, notre intime, irradie dans nos rapports aux autres, au monde.

Caroline Decoitre

Le tout est exprimé dans un dialogue incisif. Là aussi, on retrouve l’un des champs d’expérimentation de la compagnie, le travail sur un langage direct, dénué de toutes fioritures psychologistes. 

Peu à peu, le spectacle prend forme et sera joué sur plusieurs scènes universitaires, à l’occasion de différents festivals. La compagnie se structure et est amenée à créé ses premiers partenariats avec des structures reconnues. Hej Hej Tak est née. Pour ses futures créations, la compagnie sera soutenue, entre autres, par Le Vivat, La Compagnie de l’Oiseau-Mouche ou la plateforme happynest/Superamas.

« Tout va bien. tout va bien aller maintenant » au festival de spectacle vivant -Lille 3. Prix « Coup de cœur du Jury ».
Photo: Charlotte Dutilleul

« Cohérence des inconnus »

En 2018, le second spectacle a pour titre « Cohérence des inconnus ». On y retrouve le thème des apparences. Comme pour le premier spectacle, la comédienne Lauriane Durix participe au projet. Elle partage à nouveau la scène avec Théo Borne, Alexis Hédouin et Charlotte Zuner. 

Lauriane et Caroline se sont rencontrées à la fac. Lauriane a suivi des cours de théâtre au Conservatoire d’art dramatique de Roubaix, attirée par la danse, elle se forme auprès des ateliers les Ballets C de la B avec Alain Platel  et à l’Ultima Vez  avec Wim Vandekybus. Elle sera aussi régisseuse plateau pour plusieurs compagnies, notamment pour la compagnie Maskantête.  Prochainement, on pourra là voir dans la nouvelle création de la compagnie L’éternel été.

Dans ce spectacle, il est question de selfies, et plus largement de la représentation de soi. Fidèle à son envie de s’emparer des sujets de société pour mieux les décortiquer, la compagnie propose aux spectateurs de se regarder dans le miroir.

L’un de mes sujets de prédilection, qui m’intéresse le plus, c’est le rapport entre le collectif et l’individuel.

Caroline Décloitre

Le spectacle nous interroge sur ce qu’on expose de soi, sans jamais montrer ni de photo, ni de smartphone. Il ne s’agit pas de juger l’usage du selfie, mais de le questionner. La pratique de l’autoportrait et des selfies s’étant démocratisée, peut-on y voir une évolution de la photographie ? Est-ce vraiment un acte narcissique dans une société où, justement, peu de gens ont une haute estime d’eux-même ?

Les interprètes ont travaillé à partir de photos réalisés par des photographes professionnelles, comme les autoportraits de Cindy Sherman ou Sarah Lucas. D’après ces supports, ils.elles ont improvisé et exploré leur rapport aux selfies. Un travail a également été fait sur les positions du selfie, et ce que cela implique dans le corps, dessinant ainsi une chorégraphie. Tout ce travail au plateau a inspiré l’écriture de Caroline. Sur scène, nous assistons aux parcours de quatre personnages. Chacun.e entretient un rapport différent avec son image. Ils/elles sont guidés.ées par « la voix » (interprétée en direct) qui les invitent à se présenter au monde, à s’observer soi-même, à s’exposer. Mais où se trouve la sincérité dans ces démarches ? Et sont-ils capables de se rencontrer les uns, les autres?

Beaucoup de représentations ont été faites auprès des collégiens ou des lycéens, donnant lieu à des temps d’échanges sous forme d’ateliers. Ce sont des moments très importants dans le travail de la compagnie. En effet, les membres de la compagnie rencontrent toutes sortes de public, amateurs ou scolaires. Ce qui est primordial pour les intervenant.e.s, c’est de réussir à créer tous ensemble, faisant ainsi de la scène, un champ d’expérimentation.

Teaser « Cohérence des inconnus »
Vidéo: Pablo Ablandea

Du désir de continuer

« Puisque nous sommes sauvages »

Deux interprètes, une créatrice lumière et un créateur de sons. Tous sont sur scène.

Hej Hej Tak propose un travail autour de la fête : comment on s’y rencontre ? Comment on s’y parle ? Il s’agit, ici encore, de déconstruire ses propres évidences, de ne pas se reposer sur ses acquis, toujours et encore d’explorer.

La fête peut-être une expérience collective ou au contraire, on peut y être aussi très seule, ou bien encore y rencontrer qu’une seule personne.

Caroline Décloitre

Caroline a décidé de travailler avec des personnes très différentes, d’un tempérament sociable, ou au contraire solitaire, ayant un vécu particulier avec la fête. Elle a créé, à partir des récits de vécus des uns, des autres, et d’elle-même. Les récits intimes sur ces différentes expériences collectives viennent faire écho aux souvenirs de chaque spectateur et spectatrice. La création interroge nos façons de se montrer et de se raconter à l’autre.

Les deux interprètes, l’éclairagiste et le musicien sont heureux d’inviter le public à leur fête, mais rien ne va se passer comme ils l’espéraient, alors chacun.e se raconte pour essayer de se rencontrer. Les quarte participant.es ont travaillés à partir de l’imaginaire du bal et du slow. On y retrouve les codes de la guinguette, avec des lampions qui entourent les micros où les deux interprètes viennent livrer leurs récits.

La structure du spectacle a été pensée pour pouvoir être jouée en salle des fêtes, lorsque cela sera possible. Il pourra y avoir, après la représentation, un bal participatif. Celui-ci sera travaillé en amont, avec des habitant.e.s de la ville. Il se voudra différent de ce qu’on a l’habitude de trouver dans un bal (des gens qui dansent, des gens qui sont assis). 

Teaser de « Puisque nous sommes sauvages »
Réalisation: Pablo Albandea

« A’ Gorge dénouée »

Lauriane et la comédienne Marie Bourin proposent une création autour des poèmes de Ghérasim Luca, dans une forme qu’elles veulent très accessible, avec l’objectif de pouvoir amener la poésie partout. Il existe deux versions du spectacle, une de 30 minutes et une de 55 minutes. La scénographie est en papier et peut donc évoquer toutes sortes de lieux, comme par exemple, un atelier d’imprimerie ou un voilier à la dérive.

Le spectacle est composé d’une douzaine de poèmes et chacun est travaillé d’une manière différente. Il y a des poèmes participatifs, certains chantés et d’autres sont même imprimés en direct. En effet, les deux comédiennes ont collaboré avec une plasticienne, Madeleine Guilluy, pour apprendre à réaliser ces impressions artisanales.

Ghérasim Luca est d’origine roumaine, mais a écrit beaucoup de ses textes en français, n’étant pas sa langue maternelle, il joue avec les mots et leurs sens et fait s’entrecroiser des mots de façon surprenante. En outre, il a inventé le bégaiement poétique. Son œuvre est une véritable recherche autour du langage, une langue ludique, où sonorité et musicalité sont importantes.

Les deux interprètes on a cœur de faire vibrer ces mots de manière corporelle, laissant une grande place aux mouvements et surtout au jeu, au plaisir du jeu, au plaisir de dire ces mots.

Je te narine je te chevelure

je te hanche

tu me hantes

je te poitrine je buste ta poitrine puis te visage

je te corsage

tu m’odeur tu me vertige

tu glisses

je te cuisse je te caresse

je te frissonne tu m’enjambes

tu m’insupportable

je t’amazone

je te gorge je te ventre

je te jupe

je te jarretelle je te bas je te Bach

oui je te Bach pour clavecin sein et flûte 

Ghérasi Luca « Prendre Corps »
à Gorge dénouée
©Clémence Depoortere

« Boucan ! »

Dans le Spectacle « Boucan », c’est sans parole que les deux comédiennes, Lauriane Durix et Caroline Décloitre, évoluent sur scène. Elles sont accompagnées par le musicien Usmar. Pour cette pièce, qui s’adresse aux enfants de 6 mois à 3 ans, l’envie première est de faire l’expérience de l’immédiateté. En effet, les enfants sont dans une perception de l’ici et maintenant, ils ne mentent pas.

L’idée est de travailler sur les émotions, de les aborder de manière sensible et non intellectuelle. Elles s’inspirent des écrits de Spinoza sur les émotions et les affects, qui fait d’ailleurs écho aux neurosciences. Ces travaux scientifiques mettent en perspective ce que l’émotion va modifier dans le corps. Comme dans les autres œuvres de la compagnie, les interprètes souhaitent explorer et déconstruire nos idées reçues. En l’occurrence, il s’agit ici de sortir de nos représentations d’adultes.

Les deux protagonistes nous invitent à un voyage sensoriel. Aglaé et Frangipane se rencontrent dans un endroit entièrement blanc. Peu à peu, elles vont découvrir des tissus, qui vont déclencher des émotions et créer une grande cabane. Après les représentations, les enfants peuvent aller explorer la cabane et toucher les tissus.

Bonjour, Bonjour, Merci

La compagnie a aussi participé à des formes in-situ, en réponse à des commandes. Pour ces formes, le processus de création se fait collectivement, à partir d’un cadre précis. L’idée est de tester des choses qu’on ne ferait pas normalement. Tous ces cadres stimulent la création.

Dans le prolongement du désir d’un collectif, le terme de noyau est apparu dans la structure de la compagnie.

Nous sommes plusieurs artistes dans une même compagnie, si l’un.e deux souhaite monter un spectacle, il peut s’en servir comme d’un outil dans l’idée de s’aider mutuellement.

Lauriane Durix

La compagnie n’est pas portée par un metteur en scène démiurge, mais par un collectif d’artistes où chacun.e peut proposer son projet. Ponctuellement, elle accueille aussi des projets d’artistes extérieurs. Les contours de la compagnie sont sans cesse redéfinis, comme une matière vivante, jamais figée, toujours mouvante.

Un laboratoire de recherche sera bientôt organisé à la rentrée 2021 dans le seul but de se retrouver, de créer, d’essayer. Un laboratoire d’expérimentation d’une semaine, sur un plateau, au cours duquel l’objectif n’est pas d’être productif à tout prix. Des moments comme ceux-là sont essentiels et précieux pour un artiste, un.e technicien.ne, scénographe, créatrice lumière.

Hej Hej Tak. Traduction du danois : Bonjour Bonjour Merci, comme un bon sur scène, une apparition soudaine, une envie de dire haut et fort, un désir viscéral qui prend au corps, une ouverture aux autres et au monde. 

Retrouvez les épisodes Portrait d’Artistes précédents

Les liens de La compagnie HEJ HEJ TAK :