1515: La France éclate la Suisse à la bataille de Marignan (1/2)

Afin d’aider nos lecteurs, et la rédaction, à se remettre de la défaite de la France à l’Euro, le cerf volant s’est replongé dans l’une des victoires les plus éclatantes de la France contre la Suisse : la bataille de Marignan ! Dans cette première partie, nous remonterons jusqu’à la racine du conflit, puis nous déroulerons le fil de l’Histoire jusqu’à la rencontre fatidique entre les deux nations. 

Les qualifications (1414-1494)

Pour mieux comprendre les évènements qui ont mené à la bataille de Marignan, il faut revenir cent ans en arrière, à l’aube du XVe siècle, en Italie. À l’époque, la péninsule est morcelée en une vingtaine d’États souverains. Les seuls ayant un véritable poids politique et culturel sont : Naples, Milan, Florence, Venise et les États pontificaux.

Carte des états italiens au XVe siècle.

En 1414, le royaume de Naples est gouverné par une reine, Jeanne II. Couronnée à 33 ans suite au décès de son frère, celle-ci a eu une vie assez tumultueuse. Elle a été mariée deux fois, a été jetée en prison par son second époux, a eu de nombreux amants et avait l’exécution facile. À la fin de sa vie, n’ayant pas eu d’enfant, Jeanne se voit contrainte de désigner un successeur. Elle conclut alors une alliance avec Alphonse V, le roi d’Aragon, qu’elle nomme comme héritier. Mauvaise pioche. Un peu trop confiant suite à cette nomination, Alphonse tenta d’accélérer le processus et de renverser la souveraine.

Jeanne changea alors d’avis (ça peut se comprendre) et se rapprocha de la maison d’Anjou, une branche cadette royale française. Elle nomma d’abord Louis III d’Anjou, puis son frère, René, pour lui succéder. Ce dernier est un bon vivant, comme Jeanne. Il aime la musique, les arts et gère, avec succès, l’un des duchés les plus puissants de France. Rassurée par son choix, la reine s’éteint paisiblement, en 1435, à Naples. 

Rien que là, déjà, on sent que cette succession va être un vrai foutoir…

Au décès de Jeanne, René d’Anjou se déclara roi de Naples et souhaita prendre possession de son nouveau royaume. Il se retrouva alors confronté à Alphonse, l’héritier déchu, qui n’avait pas attendu que le corps de la reine refroidisse pour prendre possession des terres napolitaines. René fit ce qu’il put mais, hélas, la guerre coûte cher. En 1442, il se retrouva sans le sou et fut contraint de renoncer à son royaume méditerranéen. 

La situation redevint à peu près calme dans la péninsule jusqu’au décès de René, en 1480. Ses possessions passèrent brièvement à son neveu, qui décéda à son tour moins d’un an plus tard, puis au Domaine Royal. En effet, la lignée d’Anjou étant éteinte, le duché est rattaché à la couronne, selon la coutume. Les revendications de René sur le royaume de Naples furent donc transmises au monarque de l’époque, Louis XI, puis à son fils, Charles VIII.

Résumé de la transmission héréditaire du royaume de Naples

Fort de ce nouvel héritage, le roi Charles VIII envisage de contester la légitimité de la lignée d’Aragon au trône de Naples et de récupérer ses territoires. Contrairement à René, il a amplement les moyens de financer une guerre. Il lui suffit juste d’attendre le bon moment. Il lui sera donné en 1494, lors de la mort du roi de Naples Ferdinand Ier, le fils d’Alphonse. Comme ce dernier l’avait démontré avec Jeanne, rien de telle qu’une succession pour s’emparer du pouvoir.

Ce simple différent successoral sera l’élément déclencheur d’un conflit qui ébranlera la chrétienté pendant plus d’un demi-siècle : les Guerres d’Italie

Les pools (1494-1513)

Dès qu’il eut mis son plan en mouvement, Charles VIII traversa la péninsule et s’empara de Naples. Si l’occupation du royaume est, au début, facilitée par les alliances et la supériorité de l’armée française, les états voisins ne tardent pas à se liguer contre les français. Vaincu en 1497, Charles n’a pas le temps de monter une nouvelle invasion. Il meurt l’année suivante, au château d’Ambroise, après s’être pris une porte (histoire véridique). 

Le roi n’ayant pas d’héritier mâle, le trône de France passe à son cousin, Louis XII. Descendant des Visconti, qui ont régné pendant deux siècles sur Milan, le roi décide d’ajouter ses propres prétentions sur le duché milanais à la liste des revendications françaises, en Italie. Il remporte avec succès la deuxième guerre et conquiert à la fois Naples et Milan, en 1500. Cette victoire est néanmoins de courte durée et, moins d’un an plus tard, le conflit reprend. Cette fois, le roi ne fait pas le poids. Il perd d’abord Naples, face au roi Ferdinand II d’Aragon, puis Milan contre la Sainte-Ligue (l’alliance qui avait repoussé Charles VIII, en 1497).

Inutile de préciser qu’à la sortie des pools, la France n’est pas en haut du tableau.

Louis XII meurt, sans descendance mâle et dépossédé de ses terres italiennes, le 1er janvier 1515. La couronne passe alors à son cousin et gendre, François Ier

5e guerre d’Italie : composition des équipes

François Ier ne perd pas de temps pour reprendre le flambeau familial. Âgé d’à peine 20 ans lors de son accession au trône, le jeune roi est avide de faire ses preuves. Ne descendant pas en ligne directe des deux monarques précédents, il doit se dépêcher d’asseoir son autorité, au cas où sa légitimité serait remise en question. Étant, en revanche, lui aussi descendant des Visconti, il décide de s’appuyer sur cette filiation afin de justifier une 5ème offensive sur Milan.

Fun Fact : François a épousé Claude, la fille de Louis XII. Sa femme descend donc elle aussi, par son père, de la famille Visconti. Le couple royal a donc une double prétention sur le duché de Milan. Comme quoi, épouser sa cousine peut avoir du bon !

Pour s’assurer de la victoire de sa campagne italienne, François s’entoure du meilleur de la noblesse française. Parmi elle, le personnage le plus emblématique est Pierre Terrail de Bayard, autrement nommé « le chevalier Bayard sans peur et sans reproche ». En juillet 1515, le roi rassemble une armée de 50 000 hommes à Lyon, dont des lansquenets allemands, des arquebusiers, des fantassins, des cavaliers et une soixantaine de pièces d’artillerie. 

François Ier se fait également « sponsoriser » par plusieurs souverains européens : Henri VIII d’Angleterre, le futur Charles Quint et la République de Venise. En faisant fondre la vaisselle d’or royale et en leur graissant suffisamment la patte, le roi de France s’assure ainsi de leur neutralité. Les avoir comme alliés actifs devait probablement coûter beaucoup trop cher…  

Aperçu de la disposition de l’équipe de France à Marignan

Coté Milanais, le capitaine de l’équipe est le duc de Milan, Maximilien Sforza. Il est le fils de Ludovic le More, que Louis XII destitua du duché en 1500 (voir précédemment l’organigramme des guerres d’Italie). Maximilien a profité de la mise en déroute des Français par la Sainte-Ligue pour reprendre le pouvoir en 1513. Depuis, il s’accroche au milanais comme une huître à son rocher.

Afin de défendre ses terres, Maximilien a engagé des soldats suisses. C’est une pratique courante à l’époque, les Helvètes étant des combattants remarquables. C’est donc une confrontation France-Suisse qui aura lieu pour le contrôle de Milan. 

Tout comme François Ier, Maximilien Sforza conclut, lui aussi, des accords avec le roi d’Espagne Ferdinand II, l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg (le père de Charles Quint) et le Pape Léon X. Son armée suisse comprend environ 45 000 soldats, dont la majorité sont des piquiers, des hallebardiers et des arbalétriers. Il ne dispose en revanche que de 8 canons et est dépourvu de cavalerie.

Nous avons jusqu’alors beaucoup parlé des guerres d’Italie du point de vu des Français. Voyons un peu ce qu’il en a été pour les Suisses.

Rétrospective sur le parcours de l’équipe suisse

À l’époque, les soldats suisses sont principalement des mercenaires. Ils n’ont ni empereur ni roi et opèrent déjà sous forme de confédération. Chaque canton peut décider lui-même des alliances qu’il désire conclure militairement. Cela a conduit des Suisses, lors des guerres précédentes, à la limite de batailles fratricides (tout ça parce que des cantons avaient envoyé des troupes dans des camps opposés). En 1503, la Confédération a donc décidé de soumettre les alliances extérieures à l’assentiment de la majorité (sans commentaire sur le fait que l’argent et le vote étaient déjà au coeur du système helvétique). 

Les Suisses ont donc activement participé aux précédentes guerres d’Italie, apportant leur soutien au pays qui les payerait le plus et leur offrirait le plus de terres. Ils combattirent ainsi aux côtés de Charles VIII et de Louis XII, pendant près de 10 ans, et gagnèrent de nombreuses batailles pour la France. Cependant, en 1509, le roi Louis XII décida de ne pas renouveler leur CDD. Sous l’influence du cardinal Matthieu Schnier, les Suisses se rallièrent donc à la Sainte-Ligue et boutèrent le roi hors d’Italie. Forts de leur victoire, les soldats entrèrent en Bourgogne en 1513 et assiégèrent Dijon. Contre leur retrait, Louis XII accepta un traité et une rançon, mais refusera par la suite de les honorer (sans commentaire sur le fait que les Français se croyaient déjà au-dessus de tout le monde…). 

Autant dire qu’en 1515, alors qu’ils sont aux ordres de Maximilien et tiennent le duché de Milan, les Suisses ruminent un sentiment anti-français particulièrement fort et justifié. 

Avant de marcher sur le milanais, François Ier tenta de réparer les fautes de son prédécesseur. En effet, les Suisses étant des combattants exceptionnels, les payer reste plus économique qu’une guerre. Il leur promet ainsi le versement des sommes prévues par le traité de Dijon, mais à la condition que les cantons lui cèdent Milan.

Sans surprise, la Confédération refusa l’offre du roi. L’application du traité de Dijon leur est due, pourquoi devraient-ils en plus abandonner la défense de Milan pour garantir son exécution ? Le cardinal Schiner (encore lui !), qui s’est allié au duc Maximilien Sfroza, échauffe le sentiment anti-français des troupes helvétiques et contrecarre les tentatives de réconciliation. 

Cardinal suisse Schnier, dont la politique anti-française va contribuer à la bataille de Marignan

L’échec des négociations n’est tout de même pas total. Certains cantons, qui n’ont rien à gagner à une 5e guerre, acceptent de se retirer. Il faut dire aussi que la fidélité des Suisses envers le Duc de Milan a été fortement fragilisée par l’accumulation de retards de paiement… L’argent est le nerf de la guerre, surtout avec des mercenaires. Le duc aurait dû être un peu plus attentif aux erreurs de Louis XII. Cette division de la Confédération va jouer en faveur des Français.

C’est tout pour aujourd’hui. On vous laisse digérer tout ça et on se retrouve la semaine prochaine pour l’analyse de la bataille. À vendredi prochain ! 

Pour aller plus loin, c’est ici (attention, risque de spoilers): 


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