Les mystères de « La Liseuse »

À l’occasion des Nuits de la lecture, le cerf volant s’est penché sur l’analyse du tableau de Fragonard, La Liseuse. Peinte en 1770, cette huile sur toile représente une jeune femme confortablement installée dans un fauteuil, lisant un livre à la lumière du jour.

Présentée au public pour la première fois lors d’une vente aux enchères en 1776, La Liseuse a connu différents propriétaires avant d’être achetée, en 1930, par un amateur d’art américain. En 1961, elle est donnée à la National Gallery of Art de Washington, où elle demeure exposée aujourd’hui encore.

L’énigme du modèle

Sujet central de l’œuvre, on sait pourtant peu de chose de la jeune fille représentée sur la toile. 

La Liseuse de Fragonard

Après avoir débuté une carrière prometteuse dans la peinture historique, Jean-Honoré Fragonard se détourne de l’Académie Royale et de ses lauriers et décide de se consacrer à la peinture privée. L’aristocratie et la haute bourgeoisie lui passent alors quantité de commandes destinées à agrémenter leurs boudoirs. 

De ce fait, certains spéculent que La Liseuse pourrait être la fille ou la nièce d’un de ses riches commanditaires. D’autres estiment qu’il s’agirait plutôt de la femme ou de la belle-sœur de l’artiste, celui-ci s’étant mariée à la même époque que la confection du tableau.  

Si le mystère sur l’identité du modèle reste complet, on peut néanmoins affirmer, de par son maintien et sa pose, qu’elle appartient à la haute société. Elle a le dos droit, les traits fins et tient délicatement son livre avec le petit doigt relevé. Tous ces indices attestent d’une bonne éducation et d’un style de vie aisé.  

Plan de la main de La Liseuse

La finesse de ses vêtements témoignent également d’un statut social élevé. Elle porte une fraise blanche autour du coup et des rubans violets sont noués dans ses cheveux et sur sa poitrine. Elle est vêtue d’une ample robe jaune-citron vif, avec de la dentelle, qui illumine littéralement le tableau. Ses atours attestent de son aisance et de sa sensualité. 

L’alliance des couleurs chez Fragonard

La palette de couleurs utilisée pour La Liseuse est typique du style flamboyant des toiles de Fragonard. 

Après s’être tourné vers la vente de tableaux privés, l’artiste se démarque de ses contemporains en peignant principalement des scènes érotiques, à la limite de la grivoiserie. Appartenant au mouvement Rococo, ses tableaux sont joviaux et lumineux.

Les couleurs de ses toiles oscillent principalement vers le rouge, le bleu et le jaune. On les retrouve ainsi dans ses œuvres les plus connues, telles que Le Verrou, L’ Escarpolette ou encore Conversation galante dans un parc.

Le Verrou (1777)
L’Escarpolette (1767)

Quand on regarde de plus près ses œuvres, on réalise que Fragonard utilise principalement des couleurs complémentaires (autrement dit, des couleurs qui sont opposées sur le cercle chromatique). Il est précurseur dans ce domaine. En effet, pendant longtemps, les maîtres de la peinture ont considéré que l’association de teintes opposées était à proscrire.

Fragonard, au contraire, utilisa leur juxtaposition afin de faire ressortir la lumière du tableau. Pour La Liseuse, il sélectionne le jaune et le violet.  

Ainsi, le jaune vif de la robe et la douce couleur lilas du coussin et des rubans font ressortir la lumière qui éclaire la jeune femme et qui lui permet de lire. Cette technique sera reconnue 50 ans plus tard par le chimiste Michel-Eugène Chevreul dans son mémoire De la loi du contraste simultané des couleurs. Il y établit que les couleurs complémentaires s’éclairent mutuellement et que leur juxtaposition accentue la luminosité de la toile

Plan de la juxtaposition des couleurs

Fragonard l’avait bien compris, et la postérité lui donnera raison. Cette alliance de couleurs contraires sera reprise un siècle plus tard par les impressionnistes et deviendra l’un des piliers du mouvement. 

Le maniement énergique du pinceau

Fragonard était connu pour peindre vite. Très vite. On le disait capable de terminer une œuvre en une heure (des experts ont depuis démenti cette impossible dextérité).

Sa rapidité est due au maniement impétueux de ses pinceaux. Cette technique donne un aspect inachevé, presque brouillon, à ses œuvres. Sur le visage de la liseuse, par exemple, on peut encore observer les traits fugaces de l’artiste. 

Plan du visage de La Liseuse

Cette particularité sera beaucoup critiquée à une époque où la texture des sujets se doit d’être lisse. On lui reprochera notamment le manque de détails et d’harmonie. Sur la toile de La Liseuse, on constate ainsi que le livre, bien qu’orienté vers le spectateur, est illisible. Fragonard n’a même pas pris la peine de tracer quelques mots qui pourraient suggérer le sujet de lecture choisit par la jeune fille (certains considèrent que c’est un choix de l’artiste qui souhaite laisser chacun imaginer ce qui peut accaparer ainsi l’esprit de son personnage). 

De même, la main gauche du modèle, celle qui ne tient pas le livre, est à peine esquissée. Il la cache derrière le bras du fauteuil, comme pour ne pas avoir à la détailler. La robe et le coussin sont eux-aussi parsemés de coups de pinceau, tandis que les plis de la collerette et l’aspect rugueux de l’accoudoir ont été directement griffés dans la toile par le manche. 

Plan du livre et des mains de La Liseuse

Comme pour son utilisation des couleurs, la technique des coups de pinceau apparents de Fragonard inspirera le mouvement impressionniste. 

La place de La Liseuse dans l’Œuvre du peintre

Pendant longtemps, on a débattu sur la question de savoir si La Liseuse avait sa place au sein des Figures de Fantaisie de Fragonard. Il s’agit d’une série de 17 portraits, tous peint par l’artiste en 1769. Ils représentent des hommes et des femmes, affublés de vêtements fantasques, et s’attelant à différentes activités (l’écriture, le théâtre, la musique…).

Malgré des couleurs semblables, la taille similaire de la toile et sa date de confection (1770), on a longtemps douté de l’appartenance de La Liseuse à la série de portraits. 

Tout d’abord, parce qu’elle n’en est pas un. Le sujet de la toile s’apparente en effet davantage à une scène de genre. Fragonard y représente une jeune fille pratiquant une activité commune à l’époque, en l’occurrence la lecture. De même, contrairement au reste des personnages de la série, la lectrice n’est pas de trois quarts, ni de face, mais de profil. Enfin, elle est la seule à être anonyme

Le doute persiste jusqu’à ce qu’en 2012, un document ayant appartenu à l’artiste refasse surface. Il s’agit de 17 esquisses représentant les tableaux de la série, ainsi que le nom des modèles. En tête se trouve La Liseuse

Les esquisses

Si cette découverte a définitivement tranché le débat sur l’appartenance de la toile aux Figures de Fantaisie, elle a également soulevé d’autres interrogations. En effet, on peut constater que, sur l’esquisse de gauche, le visage n’est pas orienté de la même façon que sur l’œuvre finale. Il semble de trois quarts, comme le reste des portraits. 

L’étude de la toile aux rayons X, effectuée en 2017, a révélé un repentir de l’artiste. Celui-ci a en effet retouché son tableau et repeint un visage de profil sur celui d’origine. 

A gauche, le tableau La Liseuse ; à droite, le résultat des rayons X

Voici donc ce à quoi aurait du ressembler La Liseuse :

Au vu de ces éléments, Fragonard avait bien eu l’intention de représenter sa liseuse dans une position proche du reste de la série Fantaisie. Cependant, pour une raison qui nous restera inconnue, il changea d’avis et détourna le regard de son modèle (qui reste toujours anonyme, même sur les esquisses).  

Focalisée désormais uniquement sur son livre, la liseuse se dérobe au regard de l’artiste et du spectateur. Elle semble s’évader dans un monde qui lui est propre, inconsciente de la foule de visiteurs qui vient l’admirer. C’est cette transcendance, caractéristique de la lecture, qui fait de cette toile un chef d’œuvre. 

Pour aller plus loin : 


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