Qui était Ann Walker ?

Alors que la saison 2 de Gentleman Jack se termine sur HBO et que le Pride Month laisse place aux vacances d’été, le cerf volant s’est plongé dans la vie des véritables Anne Lister et Ann Walker, le couple lesbien au cœur de la série de Sally Wainwright.

Toutes deux issues de la bourgeoisie britannique du XIXe siècle, elles ont la réputation d’avoir été le premier couple de femmes mariées en Angleterre. Mais si la postérité a davantage privilégié Anne Lister, quant est-il de sa femme, Ann Walker ? Qui était elle ?

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Si vous avez regardé la série Gentleman Jack, ou prévoyez de le faire, sachez que cet article va évoquer des passages des vies d’Ann Walker et d’Anne Lister qui n’ont pas encore été abordés à l’écran.

Ann Walker par le prisme d’Anne Lister

Les premiers témoignages que nous eûmes sur Ann nous furent contés par sa femme, Anne Lister.

Véritable anachronisme dans l’Angleterre du début du XIXe siècle, Lister est notamment célèbre pour l’écriture de ses journaux intimes. Cinq millions de mots, dont une partie codée (notamment les passages sur sa vie sexuelle), rédigés de 1806 à 1840 et cachés dans sa demeure de Shibden Hall pendant plus d’un siècle.

Ces écrits, enregistrés à l’UNESO, constituent aujourd’hui un témoignage inestimable sur le quotidien d’une femme homosexuelle à cette période.

Dans ces volumes, Lister évoque souvent sa femme, Ann Walker.

Miss Walker dit qu’elle serait heureuse d’être avec moi – (…) Malgré son désir pour moi, elle reste indécise.

Anne Lister, 5 Janvier 1834

Étant d’une grande intelligence et d’une confiance inébranlable en sa personne, Lister pouvait parfois avoir une vision condescendante de son entourage, y compris de sa femme. Les premiers rapports sur Ann Walker la montrent donc sous un jour parfois peu flatteur. Lister la décrit comme étant indécise, effacée et fragile mentalement.

Je n’ai jamais vu une personne aussi exaspérante de ma vie. (…)

Anne Lister, Noël 1832

J’ai besoin de prendre quelqu’un avec plus d’esprit et moins d’argent.

Anne Lister, 5 Janvier 1834

Pendant longtemps, il a donc été difficile de brosser un portrait réaliste d’Ann, les sources se résumant à la vision qu’en avait Lister.

Des recherches en archives ont depuis permis d’authentifier des correspondances et des journaux intimes ayant appartenu à Ann Walker. Ces découvertes apportent une nouvelle perspective sur sa vie et sa personnalité.

Le deuil en guise de liberté

Jusqu’à présent, aucune représentation physique d’Ann Walker ne nous est parvenue. La seule estimation de son apparence que nous ayons est le portrait de sa sœur ainée, Elizabeth, qui a servi d’inspiration pour donner vie au personnage dans la série.

Ann est née le 20 mai 1803 dans le Yorkshire. Fille d’un couple de riches propriétaires terriens, sa vie était toute tracée : mariage, enfants, décès à cause d’une maladie horrible.

Néanmoins, cette trajectoire obliqua lorsque les disparitions précoces de ses parents et de son frère, seul héritier mâle, propulsèrent Ann et sa sœur à la tête d’une fortune colossale. Ainsi, à une époque où les femmes étaient constamment dépendantes des hommes, la soudaine stabilité financière d’Ann lui octroya la possibilité de choisir sa propre vie.

Malheureusement, ces deuils successifs eurent un impact néfaste sur la santé mentale d’Ann. Des périodes répétées de dépression et d’anxiété conduisirent les médecins à la déclarer « hystérique ».

Elle avait tout ce dont on pouvait rêver, sauf la capacité d’en profiter.

Anne Lister, 19 dec.1832

Faisant partie des mêmes cercles, Ann et Anne se connaissaient déjà depuis 1815. Au premier abord, Lister dénigra Ann qu’elle trouvait insipide. Walker, en revanche, s’éprit tout de suite d’Anne, de douze ans son ainée.

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Plaque commémorant l’union d’Ann Walker et d’Anne Lister à York

Ce n’est qu’en 1832, soit après que Walker ait reçu son héritage, que les deux femmes commencèrent une relation intime. La famille d’Ann réprouva vigoureusement ce « rapprochement », effrayée à l’idée que Lister puisse mettre la main avant eux sur la fortune des Walker.

À cette époque, l’homosexualité était un crime pouvant conduire à la pendaison. L’union matrimoniale que les deux femmes conclurent en 1834 ne pouvait donc revêtir un caractère légal. Il s’agissait avant tout d’une union symbolique, qu’elles essayèrent de faire ressembler le plus possible à une cérémonie classique de leur temps. Elles s’offrirent ainsi des alliances, prirent la communion ensemble à la Holy Trinity Church de York, puis Ann Walker emménagea chez sa nouvelle épouse à Schibden Hall.

La force insoupçonnée d’Ann Walker

L’union des deux femmes dura jusqu’au décès subit d’Anne Lister lors d’un voyage dans le Caucase. C’est à ce moment crucial de sa vie, alors qu’elle assistait à la mort de son épouse, que se dévoila le véritable tempérament d’Ann Walker.

Tout d’abord, elle s’opposa fermement à l’inhumation de sa femme, dont elle fit rapatrier le corps afin qu’elle repose dans le caveau familial (caveau auquel Ann ne pouvait prétendre). Ensuite, Ann se retrouva seule dans une partie du monde où peu d’occidentaux s’étaient aventurés, encore moins des femmes. Elle entreprit de retourner en Russie avant de retraverser toute l’Europe jusqu’en Angleterre. Il lui fallut six mois pour accomplir ce périple. Pour quelqu’un souffrant d’anxiété, on vous laisse imaginer l’épreuve que cela du être.

Les points décrivent le parcours d’Anne et Ann

Une fois Anne Lister enterrée, Walker retourna vivre à Shibden. Leur relation n’étant pas reconnue, elle ne fut pas considérée comme veuve. Lister avait néanmoins prévu qu’Ann conserverait l’usage de leur demeure. En effet, leur union n’étant pas légale, les deux femmes avaient pris la précaution de modifier leurs testaments afin que chacune hérite de l’autre, dans la mesure du possible.

Bien évidemment, cet arrangement ne convenait ni à la famille d’Ann ni aux autres héritiers de Lister, qui allaient devoir attendre la mort d’Ann pour mettre la main sur le domaine.

Au bout de 3 ans, sa sœur et son beau-frère la délogèrent et la firent interner pendant 7 mois dans un asile. À sa sortie, elle dut retourner vivre dans sa famille et fut déclarée « lunatique », ce qui la destitua de plusieurs de ses droits, dont celui de modifier son testament (ça a dû en arranger plus d’un).

Ann Walker mourut en 1854, à l’âge de 50 ans. Elle fut enterrée dans le caveau des Walker, dans un cimetière différent de celui de son épouse.

ann walker le cerf volant
Plaque en la mémoire d’Ann Walker, restorée en 2019

« Go on fearlessly »

Grâce aux nouveaux documents exhumés, les historiens purent mieux se représenter la personnalité d’Ann Walker. Elle leur apparut ainsi avant tout comme une femme loyale et dévouée.

Miss Walker pensait que je voulais escalader le Mont Blanc. Elle serait certainement venue avec moi – le vieux jardinier a dit que deux gentlemen anglais avait péri dans une tentative l’an dernier.

Anne Lister, 30 juin 1834

En tant que propriétaire terrienne, elle se préoccupait du bien être des personnes qui vivaient sur ses terres, au point de transmettre par courrier ses recommandations pour leurs étrennes, alors qu’elle était seule en Russie.

Lettre d’Ann Walker recommandant la distribution de vêtements et d’argent pour ses employés et ses locataires à Noël

Dans son récit de voyage de noce, Ann s’exalte particulièrement sur les monuments et les paysages. Malgré ses problèmes de santé, elle semblait prendre plaisir dans la beauté des choses qui l’entouraient. Elle était une artiste et a réalisé de nombreux tableaux et esquisses, perdus après sa mort .

La correspondance d’Ann et les journaux de Lister nous ont également permis d’établir qu’elle était une fervente anglicane. L’acceptation de son homosexualité (ou bisexualité/pansexualité) n’en fut que plus difficile. Il est d’ailleurs suggéré, selon une première analyse des documents, que sa dévotion religieuse aurait été alimentée par sa culpabilité et aurait contribué à la détérioration de sa santé mentale.

Mais le trait le plus caractéristique d’Ann reste son courage.

Ainsi, de toutes les conquêtes d’Anne Lister, seule Ann Walker accepta de vivre publiquement avec elle. Elle aurait pu choisir la facilité et se plier à ce qu’on attendait d’elle, mais à la place, elle choisit d’épouser la femme qu’elle aimait.

Ann Walker n’était pas une activiste. Elle n’a pas vécu une vie d’éclat et de rébellion, n’a pas révolutionné la condition féminine ni œuvré pour les droits LGBTQIA+. Elle n’a ni statue, ni portrait, ni rue à son nom. Elle fait partie de ses héroïnes invisibles qui ont discrètement osé défier les conventions sociales de leur époque, afin de vivre une existence conforme à leur identité et à leur sexualité. Ann nous montre aujourd’hui qu’il est toujours possible de choisir sa propre vie.

ann walker le cerf volant

Levée à 6h – j’ai déjeuné et dessiné – j’ai porté une lettre à la poste pour ma Tante puis je suis allée à la librairie afin d’acheter « Précis de l’Histoire Moderne » par Monsieur Michelet – retour à l’auberge – départ à 12h45 vers Feigeres, puis Cruseilles – magnifique vue du lac de Genève- on aperçoit le mont Salève à gauche (…) – les paysages de Genève jusqu’à Annecy présentent un magnifique amphithéâtre de montagnes – arrivée à l’hôtel de Genève à Annecy à 19h – j’ai marché 15 minutes le long d’une promenade ombragée de part et d’autre par des peupliers – dîner puis je suis allée me coucher – 2 chambres – chérie est venue et a écrit son journal dans la mienne jusqu’à ce que je m’endorme –

Ann Walker, 26 juillet 1834

Pour une meilleure compréhension, le cerf volant s’est permis de traduire les documents cités dans cet article. Vous pouvez retrouver ci-dessous les liens pour accéder à la version originale :


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