Blackwater, ou les ingrédients d’une saga à succès

Halloween est passé… Mais les amoureux de l’horreur vous le diront, il n’y a pas de saison pour jouer à se faire peur ! C’est peut-être une des raisons de l’immense succès de la saga Blackwater écrite par Michael McDowell, restée en tête des ventes tout l’été. Véritable pari éditorial de la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture, la série n’est pourtant pas toute jeune… Retour sur cette saga littéraire publiée à l’origine en 1983 qui a conquis le cœur de tant de lecteurs cette année.

l’argent des Caskey et la boue de perdido

La famille est l’un de ses thèmes de prédilection. Il les trouve violentes, oppressantes, manipulatrices, et donc, dignes du plus grand intérêt.

Editions Monsieur Toussaint Louverture

Dans Blackwater, l’intrigue se déroule dans une petite bourgade du Sud des États-Unis, sur une bonne partie du XXe siècle. À Perdido, cette petite ville traversée par une rivière boueuse et dangereuse, tout le monde se connaît et se jauge. C’est l’endroit parfait pour laisser la pression s’accumuler et créer un climat de tension.

Ce lieu à la fois bucolique et terriblement ennuyeux se présente en même temps comme un havre de paix et comme le théâtre d’événements plus tragiques les uns que les autres.

En réalité, Perdido représente l’archétype parfait du lieu reculé et isolé, un brin déroutant, où le paranormal et l’horreur viennent s’immiscer dans le quotidien bien réglé des habitants.

Originaire d’Alabama, l’écrivain a puisé son inspiration pour Blackwater dans ce contexte si particulier du Sud des États-Unis, empreint de superstitions et de morales. Il dit s’inspirer de l’atmosphère gothique qui règne dans le Sud des États-Unis. En explorant ainsi ce qui nous lie tous et toutes au surnaturel, McDowell s’assure d’écrire une saga qui touchera à coup sûr ses lecteurs.

Dans la saga Blackwater, la ville devient aussi importante que l’histoire elle-même. Elle prend une place centrale dans l’intrigue, au point de devenir presque un personnage à part entière. La famille Caskey, riche et puissante, constitue le second pilier de l’histoire. Tout au long de la saga, on suit la relation étroite entre les Caskey et leur ville natale, Perdido, car leurs histoires, et leur fortune, sont intimement liées.

Malgré les apparences, chez les Caskey ce sont les femmes qui ont le pouvoir. Un pouvoir subtil qu’on peinerait à déceler au premier abord. Et pourtant, ce sont bien elles qui mènent l’histoire à Perdido. Pour le meilleur ou pour le pire…

McDowell dépeint une famille rongée par des luttes internes et des conflits d’intérêt. C’est tout un microcosme complexe qui ne fait qu’accentuer ce climat de tension troublant qui règne tout au long de la saga. En mettant en scène la famille Caskey, aussi tumultueuse et imprévisible que la rivière voisine, l’auteur explore toutes les facettes de la cupidité, et comment ce sentiment impacte les relations entre des personnes avares de pouvoir ou d’argent.

Monstres et portes qui grincent, les ingrédients de la littérature d’horreur

C’est avec un style sans ambages, solide et efficace, que l’auteur réussit à happer complètement ses lecteurs. McDowell donne vie à des images percutantes qui s’imposent à nous d’emblée et que l’on pourrait sans peine imaginer sur grand écran, et parvient ainsi à tisser un récit captivant.

Il convoque ses peurs d’enfant, liées à des portes fermées alors qu’elles auraient dû être ouvertes ; aux éléments présents en trop grande quantité ; au sentiment d’être observé et aux vibrations qui habitent les maisons.

Editions Monsieur Toussaint Louverture

En faisant appel aux peurs les plus banales, les plus universelles, une poignée qui grince, une lueur faible dans l’obscurité, un murmure inaudible, il s’adresse à l’enfant à la fois curieux et facilement effrayé qui est en nous tous·tes. Lire Blackwater, c’est un peu comme replonger en enfance quand on jouait à se faire peur en lisant des Chairs de Poule ou en regardant des films d’horreur le soir d’Halloween. 

De toute évidence, la littérature (comme le cinéma) d’horreur a encore une longue vie devant elle, tant qu’il y aura de grands enfants comme nous qui aiment se faire peur. Le succès de McDowell, c’est de parvenir à répondre à notre besoin de frissons en utilisant parfaitement les codes de l’horreur qui nous ont bercés.

Car en effet, Blackwater, c’est la recette parfaite du roman d’horreur. Plein d’une tension sous-jacente du début à la fin, on y retrouve des monstres, du gore, un peu d’humour (histoire de se détendre), du danger et d’étranges “accidents”. En six tomes, on a le droit à une bonne dose de cliffhangers et de plots twists à perdre haleine, tout ce qu’il faut pour ne pas avoir envie de lâcher son livre. Et le suspense, Blackwater n’en manque pas, notamment parce que l’auteur autorise le point de vue de divers personnages (et ils sont nombreux), qui ne sont parfois pas plus éclairés que nous . 

McDowell, un « écrivain commercial »

Michael McDowell n’a pas peur de se décrire lui-même comme un écrivain “commercial”. Et il faut croire que cela lui a plutôt bien réussi. Il est en effet l’auteur d’une trentaine de romans. Lorsqu’elle est publiée pour la première fois en 1983, à raison d’un tome par mois, la saga Blackwater connaît un immense succès commercial.

Ce n’est vraisemblablement pas un hasard si McDowell parvient à captiver son lectorat avec des images cinématographiques puissantes. À sa carrière littéraire se sont ajoutés quelques essais – réussis – dans le monde du septième art. 

Portrait de Michael McDowell

À partir de 1984, il commence à écrire des scénarios et signe notamment un épisode d’Alfred Hitchcock Presents réalisé par Tim Burton. La collaboration avec le célèbre réalisateur à l’univers si singulier ne s’arrête pas là. Quelques années plus tard il écrit Beetlejuice puis l’Étrange Noël de Monsieur Jack, tous deux réalisés par Burton.

Trois ans avant son décès en 1999, il signe l’adaptation d’un roman de Stephen King, La Peau sur les os. McDowell est d’ailleurs parfois comparé à Stephen King pour sa contribution à la littérature d’horreur et son style d’écriture percutant et visuel.

Beetlejuice, 1988 – ©Collection Christophel

Résultat : en publiant un classique de l’horreur qui semblait avoir été oublié dans une nouvelle édition aussi belle qu’abordable, Monsieur Toussaint Louverture a gagné son pari ! 

En travaillant main dans la main avec un illustrateur, Pedro Oyarbide et de petits imprimeurs girondins et normands, la maison d’édition française met en avant un savoir-faire qui a de quoi nous rendre fier. Chaque tome de la saga se présente comme un bijou orné de dorures et de reliefs.

Car les maisons d’édition l’ont bien compris, le livre existe aussi comme objet à part entière, bien au-delà de son contenu. Le goût des lecteurs pour des couvertures travaillées, originales et agréables à regarder ne fait que croître et l’esthétique d’un livre est de plus en plus souvent un argument de vente en soi.


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